Ce texte est extrait du site www.editions-humanis.com

Héros et méchant archétypiques

La plupart des romans sont construit sur l’opposition entre deux forces. Voici une étude de ce schéma classique.

Sommaire
de cette page :

Tel le héros des mythes antiques, l’apprenti écrivain qui parcourra cet essai devra garder courage. Car il découvrira sans doute que les « inventions extraordinaires » dont il croyait être l’auteur figurent déjà depuis longtemps dans la liste des poncifs de la fiction qui figurent ici.

Sa sagesse lui permettra cependant de comprendre que la plupart des romans s’appuient sur des schémas de narration très anciens – et jouent le plus souvent avec eux.

Que ce soit pour s’y plier ou pour les tordre, il est donc important de connaître ces systèmes.

La peur et l’espoir

On ne surprendra personne en rappelant que la majorité des histoires est construite sur l’opposition d’un héros aux projets funestes d’un « méchant ». Nous allons voir que ce sont la peur et l’espoir qui représentent les motivations principales de ces deux factions. Quant aux résultats de leurs actions, ils sont constructifs ou destructeurs, selon le camp choisi.

Le héros a conservé sa foi en l’humanité et dans ses valeurs positives (la force de l’amour, par exemple). Là, maintenant, tout de suite, les choses vont plutôt mal…, mais il va se battre pour régler ce qui cloche, et ensuite, tout le monde sera content et heureux (c’est en tout cas ce qu’il espère).

Dans cette optique, le héros est quelqu’un de constructif ou de conservateur. Il répare ce qui est cassé, ou empêche le méchant de casser quelque chose. Dans la version caricaturale du héros, on a le sentiment qu’il n’a peur de rien (il est infiniment courageux).

De son côté, le méchant archétypique a beaucoup souffert (c’est pour ça qu’il est devenu méchant). Il n’a plus d’espérance, ne croit plus en rien (si ce n’est en lui-même) et veut se venger du monde. Il est donc destructeur. Il a peur de souffrir encore davantage et veut détruire la cause de sa souffrance.

En résumé, le héros incarne l’espérance et se montre constructif, tandis que le méchant incarne la peur et se montre destructeur.

Voici comment certains auteurs tentent de brouiller les cartes pour éviter de livrer une histoire trop naïve (ces variantes elles-mêmes sont devenues des poncifs) :

Le héros devient destructeur

J’en ai marre qu’on me prenne pour une poire, je vais tout casser !

Pour être un héros, on n’en est pas moins homme, et il ne faut pas pousser mémé dans les orties. Le héros se permet donc un bon coup de colère au cours duquel il va se montrer plus méchant qu’un manche de râteau. Mais évidemment, cela ne va pouvoir durer qu’un temps, et l’on constate qu’il se livre à du nettoyage plutôt qu’à de la destruction. Même s’il utilise un bulldozer, il n’arrache que les mauvaises herbes.

Sous les apparences d’un comportement destructeur, sa finalité reste bien constructive (rendre le monde meilleur).

Le héros est désespéré

Il ne croit plus en rien et affirme à qui veut l’entendre que le monde est pourri. Le flic alcoolique (et dépressif) est l’un des clichés qui illustrent ce thème.

Mais on sait bien qu’une part du héros va finalement s’éveiller à l’amour et à l’espoir. C’est une variante du thème de la rédemption (voir Le parcours initiatique du héros).

Pour que l’intrigue fonctionne, il faut que l’évolution positive du héros ne soit pas trop prévisible. Faites douter le lecteur.

Le héros a peur

S’il trouve le courage de combattre le méchant, il se fait quand même pipi dessus rien que d’y penser. Mais il va finir par apprendre les techniques du Kung-Fu et tout ira mieux. Cette variante illustre le thème très classique du parcours initiatique.

Le méchant prétend être constructif

S’il veut lancer une bombe atomique sur New York, c’est pour nettoyer la ville. Il affirme que ses intentions sont parfaitement honnêtes et constructives. S’il est assez persuasif, il peut éveiller un doute intéressant dans l’esprit du lecteur.

Le méchant est plein d’espoirs

Il croit en la possibilité d’un monde meilleur dans lequel tout le monde s’aimera et sera heureux. Pour concrétiser son espoir, il va devoir détruire la moitié de la population mondiale et lobotomiser le reste pour y parvenir. Mais, bon…, la fin justifie les moyens. Non ?

Le méchant prétend qu’il n’a pas peur

S’il tue, ça n’a rien de personnel. C’est une question d’esthétisme : il aime la couleur du sang ou le spectacle d’une ville qui flambe.

Dans la plupart des cas, le héros est alors campé comme un doux cinglé, car il faut évidemment être fou pour se moquer de la morale au point de lui privilégier des considérations esthétiques. Rares sont les auteurs qui osent défendre la thèse du héros de façon sérieuse. Ça nous changerait, pourtant !

Le bien contre le mal

Le héros est gentil

C’est l’un des poncifs les plus lourds de l’histoire de la littérature. C’est donc également l’un de ceux que les auteurs se sont le plus souvent amusés à détourner, comme nous allons le voir dans la section Le héros est méchant.

Le héros est gentil parce qu’on suppose que le lecteur préfère s’attacher à des valeurs positives, plutôt qu’à des valeurs négatives. Le risque évident est que le récit devienne naïf et se contente d’enfoncer des portes ouvertes. Le thème du héros gentil doit donc nécessairement être écorné pour que l’intrigue puisse fonctionner. Dans presque tous les cas, c’est un conflit intérieur qui va permettre d’atteindre cet objectif. Ainsi, le héros mène deux combats : celui contre le méchant génère des scènes d’action, celui contre ses doutes amène de la profondeur et donne un sens plus subtil au récit.

Voici quelques variations autour du héros gentil :

La tentation

Le héros est gentil, mais ça ne va peut-être pas durer. Il est tenté par le côté obscur de la Force (l’argent, le sexe, le pouvoir, la facilité, le renoncement). Et on le comprend !

La rédemption douteuse

Le héros est gentil, mais ça n’a pas toujours été le cas. Il est fragile et se trimballe une batterie entière de casseroles. Ses anciens démons menacent de reprendre le contrôle de sa vie.

L’ambivalence

Le héros est gentil, mais pas complètement. En fait, on n’en sait rien. Où est le bien, ou est le mal ?

L’erreur d’interprétation

Le héros est gentil, mais il s’est fait manipuler ou s’est trompé. Il doit faire machine-arrière toute, et défaire tout ce qu’il avait mis en place depuis le début du récit. C’est une autre façon de l’amener à se battre contre lui-même.

L’apparence trompeuse

Le héros a l’air gentil. On lui fait confiance jusqu’au bout. Et puis, ha, ha ! on s’aperçoit que c’est un coquin de première et qu’on s’est laissé avoir. Ce thème est en rapport avec celui du narrateur peu fiable.

Le héros est un mauvais garçon (ou une fieffée salope)

Dans le thème du héros méchant, la plus grande difficulté consiste à faire avaler la pilule au lecteur. Il faut donc commencer par justifier cette méchanceté. Dans bien des cas, le héros est méchant parce que le monde lui-même est méchant. Le héros ne fait que s’adapter, afin de trouver le moyen de survivre à son environnement. Il faut également un fondement (une excuse) à cette méchanceté : le héros a beaucoup souffert, à sa place, vous aussi, vous seriez devenu méchant. Dans un grand nombre de cas, on lui offre une perspective quelconque de rédemption. Va-t-il la saisir ?

Bien avant Dexter ou Hannibal Lecter, des auteurs se sont laissés fasciner par le personnage du psychopathe, en point d’en faire leur héros (Scarface, James Bond, Batman, Nikita, Léon, etc.) L’exercice est pour le moins délicat et oblige à tordre les systèmes classiques à l’extrême. C’est sans doute ce qui le rend intéressant.

Le thème du héros méchant nous invite à nous interroger sur nos valeurs et sur celles de la société. Voici quelques façons de le mettre en scène :

La rédemption

Après un dur combat contre lui-même, le héros méchant va devenir gentil. Ouf ! Soyez prudent avec ce poncif usé jusqu’à la corde !

L’apparence trompeuse

Le héros (ou plus souvent, un personnage secondaire) a l’air très méchant. Et puis, ha, ha ! on s’aperçoit que c’est un filou de première et qu’il faisait semblant ! En fait, il cache un cœur d’or sous son apparence d’ours mal léché. Ce thème est en rapport avec celui du narrateur peu fiable.

L’ambivalence

Le héros est méchant, mais pas complètement. En fait, on n’en sait rien. Où est le bien, où est le mal ?

Le cynisme absolu

Le héros est méchant, mais à bien y regarder, il a tout à fait raison. Dans la vie, c’est mieux d’être méchant. L’Enfer est plus marrant que le Paradis. C’est, par exemple, l’orientation de Topaze, de Marcel Pagnol, ou de Bel-ami, de Mautpassant.

Le déséquilibre des forces

Dans la comédie, le gentil finit par gagner. Dans la tragédie, c’est le méchant ou les forces divines qui semblent l’emporter.

Pour que l’issue du combat soit incertaine et que le suspens puisse se développer, l’auteur devra soigneusement veiller à l’équilibre, ou au déséquilibre, des forces qu’il met en jeu.

Le héros est faible (David contre Goliath)

Le héros est généralement en opposition avec une force plus puissante que lui (un méchant, une organisation maléfique, ou la société tout entière). La logique voudrait donc que l’histoire finisse mal et c’est justement ce qui rend ce principe intéressant. Le récit va s’attacher à démontrer que la logique et la destinée ne sont pas toujours implacables. À force d’obstination, de courage et d’astuce, le héros (ou antihéros, s’il est très maladroit) va parvenir à renverser les forces en jeu. C’est le combat du cœur contre la raison.

Dans la comédie, le héros triomphe. Dans la tragédie, il semble vaincu par la puissance qu’il voulait renverser, mais cette défaite n’est qu’apparente : en réalité, le héros a triomphé en préservant sa dignité. Il s’est sacrifié pour permettre au bien de l’emporter sur le mal.

Ou bien le héros se fait bel et bien écraser, et l’intrigue sombre dans un cynisme anti-conventionnel.

Le héros est fort

Beau et fort comme un pot de moutarde Amora, le héros de romance est également riche et intelligent. Avec tous ces atouts, on se demande bien ce qui pourrait lui arriver de grave (à part une chaude-pisse). La solution est stupéfiante d’originalité : il a le cœur trop tendre et n’ose pas se lancer dans une histoire d’amour, de peur de souffrir. Moralité : l’argent et la beauté ne font pas le bonheur. L’avantage de ce schéma, c’est que certaines lectrices semblent ne pas s’en lasser. L’inconvénient, c’est qu’à part ces lectrices, personne n’accepte plus une intrigue de ce genre.

Le héros est superfort (Superman)

« Spiderman, il vit tout seul comme tous les super-héros.
Le soir, y mange seul, alors comme il s’embête souvent, ben, après il va se faire une toile. »
 

Le thème du héros surpuissant a le mérite de renverser le schéma classique de David contre Goliath, mais il pose un sérieux problème à l’auteur qui l’utilise : comment maintenir l’intérêt du lecteur alors qu’il est évident, dès le départ, que le héros va l’emporter ?

Dans son article Comment ne pas écrire des histoires, Yves Meynard décrit ce problème sous le nom de Syndrome de Star Trek :

Le vaisseau Enterprise, dans Patrouille du Cosmos (Star Trek), utilise plusieurs technologies toutes-puissantes. Ainsi, les senseurs du vaisseau peuvent repérer et identifier un être humain n’importe où sur une planète, et le téléporteur peut le transporter d’un endroit à l’autre quasi-instantanément. Résultat : il est trop facile pour le capitaine Kirk et ses copains de se tirer d’affaire. Afin de générer un certain suspense, les scénaristes de la série doivent constamment inventer des excuses pour contourner la toute-puissance de leur technologie. Tel type de matière ne peut pas être téléporté, une tempête spatiale bousille les senseurs, le champ magnétique de la planète… euh non, une tempête d’anyons… ou plutôt un virus informatique… enfin, bref, on peut pas s’en servir cet épisode-ci, capitaine.

Pour que l’intrigue fonctionne, il faut que le héros surpuissant ait un tendon d’Achille (une faiblesse plus ou moins cachée). Pour Achille, c’est son tendon, pour Superman, c’est la kryptonite, pour Spiderman, c’est la substance noire, pour Batman, c’est la mélancolie. Dans presque tous les cas, on constate que la tension dramatique est maintenue par un conflit intérieur du héros. Les combats qui se déroulent contre les forces du mal ne sont là que pour générer des scènes d’action. La véritable intrigue repose sur le combat qui se joue dans la tête du héros.

La révolution

Les actes du héros ont une portée qui le dépasse. Dans de nombreux cas, son rôle consiste ni plus ni moins à sauver le monde, ou à le changer, pour le meilleur. Révolutionnaire ou conservateur ? Votre héros devra choisir son camp.

Le héros est révolutionnaire

Le thème de David contre Goliath se résume parfois au poncif « seul contre tous ». La force contre laquelle le héros se bat n’est rien d’autre que l’humanité toute entière, ou du moins, une faction très importante de la société (le pouvoir des multinationales ou celui des politiciens). L’intrigue s’appuie souvent sur les difficultés que le héros éprouve pour convaincre son entourage du bien-fondé de son combat.

Certains auteurs ont eu l’audace d’introduire le doute quant à la santé mentale du héros : a-t-il raison de se battre contre le système, ou est-il paranoïaque ?

Le thème du héros paranoïaque est une sorte de croisement entre celui du héros révolutionnaire et celui du narrateur peu fiable.

Le héros est contre-révolutionnaire

Le mal menace de se répandre à toute vitesse. Le héros doit absolument empêcher cela. Il va lutter contre des zombies, des vampires, un virus mortel ou une organisation secrète qui menace l’ordre mondial. Dans tous les cas, il se comporte comme un conservateur (ou un réactionnaire), puisqu’il tente de protéger l’ordre existant contre ce qu’il estime être une menace.

Là encore, il peut être intéressant d’entretenir un doute sur la santé mentale du héros, ou sur le bien-fondé de son combat.



À lire également :

Les bases


  • Les bases : Comment écrire une bonne histoire (et comment bien faire l’amour).
  • Histoire, intrigue, espoirs et peurs  : Qu’est-ce qui différencie l’histoire et l’intrigue ? Comment construire l’intrigue ?
  • Idées et fiction : La fiction a besoin d’idées, mais pas seulement…
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  • Le voyage initiatique du héros : D'un certain point de vue, tous les romans nous parlent du passage de l'innocence à l'expérience.
  • Le public cible : Écrire, c’est communiquer. Votre langue est-elle adaptée à votre cible ?
  • Faites court ! : L’échec du premier roman est un processus parfaitement normal en littérature. Ne faites pas de cette étape une tragédie insurmontable !
  • Vive les bêta-lecteurs ! : Vous pouvez considérablement améliorer votre manuscrit en le faisant critiquer par vos connaissances.

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