Le marché du numérique

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Échec ou succès ?

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On lit souvent que les ventes d’ebooks n’ont représenté que 8,42 % du marché français du livre en 2018 (contre 4 % en 2014 et 3 % en 2013) (chiffres délivrés par le Syndicat National des Éditeurs). Ces chiffres sont extrêmement trompeurs quand on y regarde de près, car ils ne reflètent qu’une très faible partie de l’offre globale d’ebooks et ne tiennent pas compte de la consommation.

On compare :

Or, selon une étude IFOP/HADOPI de 2014, 71 % des consommateurs d’ebooks se les procurent gratuitement ! ! Quant aux ebooks autoédités, Amazon, première plateforme de vente en France, ne cache pas qu’ils représentent un tiers des titres écoulés en numérique. On est donc en train de mesurer le marché de l’EBook à l’aide de paramètres aveugles aux spécificités de ce nouveau marché. La plus grande partie des ebooks qui sont lus n’entrent pas dans les statistiques.

Le biais d’analyse est le même que pour le point précédent : on compare les prix des ebooks et des livres-papier dans les catalogues des éditeurs « officiels ». C’est oublier que l’immense majorité des ebooks proposés à plus de 3 euros ne se vendent pas. Comparer les prix des livres proposés en catalogue n’a donc aucun intérêt. Ce qui importe, c’est le prix moyen de ce qui se vend vraiment. Selon le diffuseur numérique Immateriel.fr, ce prix se situe entre 1, 99 et 2,99 euros. Si l’on compense cette moyenne en intégrant l’offre considérable d’ebooks gratuits disponible sur le Net, on arrivera probablement à un prix moyen très inférieur à un euro.

On comprend dès lors que l’analyse du marché du livre en termes de chiffre d’affaires escamote complètement ce que représente aujourd’hui le livre numérique dans les habitudes de consommation.

Ce qui caractérise le marché français, ce n’est pas l’opposition des lecteurs aux nouvelles technologies, mais plutôt la situation quasi monopolistique des cinq groupes d’édition qui contrôlent le marché (Hachette, Editis, Madrigall, La Martinière et Albin Michel). Cette concentration exceptionnelle a permis le maintien d’une stratégie résolument hostile au numérique dont le développement pourrait mettre les équilibres existants en péril.

Par ailleurs, on aurait tort de croire que les éditeurs américains soient entièrement parvenus à éviter les erreurs commises dans l’hexagone. Une étude du cabinet Nielsen (année 2015) démontre que le prix moyen d’un EBook est de 10 $ au USA, lorsqu’il est édité par un « grand » éditeur, contre 2,5 $ lorsqu’il est autoédité. Cette stratégie suicidaire influe directement sur l’évolution des parts de marché : la part des « grands » éditeurs ne cesse de diminuer au profit des « petits » éditeurs et des auteurs indépendants :

Part des auteurs indépendants

Le numérique dépasse déjà le papier dans certains secteurs.

Si vous avez écrit un roman de littérature fantastique, de science-fiction ou de romance et que vous souhaitez le voir diffuser aussi largement que possible, ce n’est plus aux éditeurs de livres-papier que vous devez vous adresser, mais à ceux qui sont largement présents sur le secteur du livre numérique.

Dans ces secteurs, en effet, comme d’en beaucoup d’autres, le lectorat visé s’est déjà majoritairement tourné vers le numérique quant à ses habitudes de consommation.

Le graphique ci-dessous n’est pas directement extrapolable au marché français, puisqu’il concerne les USA. Il montre toutefois à quel point la pénétration du livre numérique change en fonction du genre littéraire :

Répartitions des ventes par genre
Source : Book Industry Study Group

De même, en France, certains éditeurs spécialisés dans la romance ou la fiction populaire réalisent désormais la majorité de leurs ventes en numérique. C’est le cas de Bragelone ou de Harlequin, par exemple.

Le boycot de la grande presse

Sur les milliers de livres autoédités qui se publient chaque année en France, il est évident qu’une grande majorité a de quoi consterner les lecteurs : orthographe et syntaxe catastrophiques, plagias sans scrupules et contenus mal fagotés caractérisent la plupart d’entre eux. Impatients de voir leurs noms dans un catalogue de vente en ligne, souvent inconscients de ce qui définit un ouvrage de qualité, dans le fond comme dans la forme, un trop grand nombre d’auteurs autoédités « oublient » les relectures et autres étapes indispensables à une publication digne de ce nom.

Mais cette immense forêt ne doit pas cacher les quelques arbres majestueux qui la surplombent. Le classement des meilleures ventes réalisées par Amazon comporte presque chaque mois un « petit » éditeur ou un auteur indépendant dont les ventes dépassent les dix-mille exemplaires. Et puisque la reconnaissance du public est un paramètre essentiel pour atteindre un tel score, on est bien forcé de reconnaître que ces ouvrages ont du succès.

Les éditeurs « officiels » ne sont pas entièrement aveugles à ce phénomène puisque certains d’entre eux repèrent désormais les indépendants qui sortent du lot pour leur proposer des contrats en bonne et due forme. Libre à l’auteur de continuer son aventure en solo ou de se ranger dans le système classique.

La presse littéraire, de son côté, reste obstinément attachée aux filières officielles et ferme les yeux sur ce phénomène grandissant, tout comme elle a fermé les yeux sur les succès des genres littéraires considérés comme « mineurs » tels que la fantasy et la romance. Elle persiste à surreprésenter très largement les lauréats des grands prix littéraires (même lorsqu’ils sont boudés par le public) et les sorties des « grands » éditeurs, tout en ignorant presque totalement l’émergence du numérique et des nouveaux acteurs du marché.

Les nouveaux circuits créés par le numérique rendent pourtant service à de nombreux petits éditeurs émergents qui y trouvent le moyen de contourner les circuits traditionnels, trop lourds et trop verrouillés par les principaux groupes éditoriaux. On peut au moins reconnaître au livre numérique ce mérite : il favorise la pluralité et la vivacité de la production littéraire.

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