Ce texte est extrait du site www.editions-humanis.com

La vérité sur les éditeurs

Les éditeurs sont-ils tous des imbéciles ? L’autoédition est-elle une solution miracle ?

Les éditeurs sont-ils tous des imbéciles ?

À en croire ce qu’on peut parfois lire sur les forums d’écrivains, les éditeurs sont des imbéciles. Ils passent leurs vies à refuser d’excellents manuscrits qu’ils n’ont pas même pris le temps de lire, sans doute trop occupés à publier les « copains » ou un tas de gens célèbres qui ne bénéficient de ce privilège qu’en raison de leurs positions sociales.

Le système serait donc décadent, avec, d’un côté, des éditeurs devenus incapables de jouer honnêtement leur rôle, et de l’autre, un régiment d’auteurs talentueux à qui l’autoédition ouvre enfin la voie vers un succès trop longtemps refusé.

À l’occasion, certains médias n’hésitent pas à nourrir la légende : tel auteur autoédité a vendu dix mille exemplaires sans difficulté, tel autre s’est vu proposer un pont d’or par un éditeur contraint de s’incliner enfin devant son succès. Il a refusé, dédaigneux, en déclarant « Je ne vois pas ce qu’un éditeur pourrait m’apporter aujourd’hui… »

Les éditeurs seraient donc tous des imbéciles et l’autoédition la clé de cette situation insupportable. Les succès de Musso, Levy et Nothomb seraient immérités et artificiels, fabriqués par une honteuse manipulation des goûts du public. Les vrais auteurs, les bons, peuvent désormais jaillir à la lumière, grâce à la révolution du numérique.

Un système opaque

« Vous voulez vous attirer les faveurs d’un journaliste influent ? Voici comment procéder : commencez par lui glisser l’idée d’écrire un roman. Dites-lui ensuite que vous seriez prêt à le publier et faites-lui miroiter une grosse avance sur recettes.
Soyez certains que ses prochains articles vous seront favorables ! »

Confidence anonyme
d’un éditeur parisien

Bien que la profession d’éditeur ne date que de deux siècles, il est vrai qu’elle souffre d’une sorte de lourdeur, et d’une opacité de fonctionnement qui contribuent à sa mauvaise réputation. L’exception culturelle française n’arrange pas la situation. La France est l’un des rares pays où le marché du livre imprimé parvient encore à survivre à peu près dignement. Mais c’est aussi, avec le Royaume uni, l’un des rares pays où ce marché est sous la coupe d’un quasi-monopole : les groupes Editis et Hachette maîtrisent plus de 40 % du marché français à eux seuls, et si on leur ajoute Albin-Michel, Gallimard et Le Seuil, on constate que ces cinq groupes totalisent un chiffre d’affaires supérieur à celui des quatre mille éditeurs indépendants

Ces chiffres invitent donc à établir une première nuance : il y a d’un côté cinq grosses machines parfaitement rodées qui contrôlent la quasi-totalité des circuits de diffusion, de distribution et de vente, qui influencent les médias et l’attribution des grands prix littéraires, et de l’autre, quatre mille petits éditeurs qui s’en sortent comme ils peuvent. Lorsqu’ils s’en sortent bien, ils sont souvent rachetés par l’un des cinq géants.

C’est à ce premier constat que les auteurs qui recherchent un éditeur devraient réfléchir : tous les éditeurs ne jouent pas dans la même cour. Ils ne bénéficient pas tous des mêmes moyens pour propulser un livre en tête des ventes, ils n’ont pas tous les mêmes critères de choix concernant les manuscrits à publier.

Certains auteurs en déduiront qu’ils ne doivent tenter leur chance qu’auprès des « grands » ou de l’une de leurs nombreuses filiales (chaque groupe possède des dizaines, parfois des centaines de « petits » éditeurs dont ils ont racheté le capital). D’autres concluront, au contraire, qu’il est préférable de se tourner vers des éditeurs indépendants, plus souples dans leurs choix.

Les auteurs en quête d’un éditeur devront également se méfier de l’idée que les médias nous donnent de la littérature française. Le panorama qu’ils nous présentent est-il objectif ? C’est très peu probable, compte tenu des luttes d’influences permanentes auxquelles se livrent les cinq géants de l’édition française. Les exemples d’incohérence ne manquent pas : les lauréats des prix littéraires, par exemple, sont largement surreprésentés dans l’expression médiatique, alors que les genres les plus populaires (bande dessinée, littérature sentimentale et bit-lit) sont étonnamment sous-représentés. La sous-représentation du livre numérique est également flagrante, alors que certains titres, publiés exclusivement par ce canal, connaissent d’énormes succès publics. Tout se passe comme s’il y avait une littérature « officielle » d’une part (celle que publie les « grands », pour l’essentiel), et une autre, pourtant plus importante en données brutes, et plus vivante, dont personne ne parle.

La défiance que certains entretiennent à l’égard du « système » n’est donc pas entièrement dénuée de fondements. L’édition est une jungle dont les règles sont souvent obscures.

Pas de livres sans auteurs


« Le monde de l’édition serait tellement moins compliqués sans les auteurs ! »

Dan Brown

Il ne faudrait pourtant pas perdre de vue un fait incontournable : il n’y aurait pas d’édition sans manuscrits d’auteurs !

Tous les éditeurs cherchent en permanence de bons textes à publier. Ce qu’ils veulent, c’est gagner de l’argent et acquérir une bonne réputation auprès de leurs lecteurs et de leurs réseaux de distribution. Il leur faut impérativement de bons textes pour y parvenir, car on ne peut tricher trop longtemps avec les règles du succès sans en payer le prix. Ce que les éditeurs cherchent à éviter, c’est un livre imprimé qui déçoit ses lecteurs.

« De nombreux auteurs envient John Grisham qui a fait fortune avec La Firme. Ils oublient que les ventes de son premier roman ont stagné pendant des années. Grisham a su admettre qu’il y avait des éléments à améliorer dans son premier ouvrage, et il s’est mis au travail. Il aurait pu se contenter de faire des reproches à son éditeur ou a son agent, leur repprochant de ne pas savoir vendre son roman. Il a préféré se consacrer au seul facteur sur lequel il avait une véritable influence : son écriture. »

Bob Mayer

Trop d’auteurs se braquent sur la difficulté de se faire accepter par un éditeur. Il s’imaginent naïvement qu’une fois cette étape franchie (ou balayée par le biais de l’autoédition), le plus dur sera fait. En réalité, le plus dur consiste à rédiger un texte capable de toucher un public important. Si vous y parvenez, convaincre un éditeur sera une simple formalité.

Il paraît près de trois cents livres chaque jour en France. Les libraires n’ont plus de place sur leurs rayons. Les lecteurs de livres numériques sont submergés par les offres. Pour que votre prochain livre se vende, il faudra qu’il atteigne une bonne place dans les classements… et qu’il y demeure, en affrontant, chaque jour, trois cents nouveaux titres qui essayeront de lui piquer sa place. Il ne suffit pas de proposer un texte « sympa », « intéressant » ou « bien écrit », il faut de l’excellence, il faut du sublime.

Car dans les trois cents nouveaux titres qui vont quotidiennement tenter de détrôner le vôtre, il y aura de la concurrence « déloyale » : des rééditions de livres classiques, des best-sellers américains, des livres signés d’auteurs people et des prix littéraires contre lesquels votre premier roman aura le plus grand mal à lutter.

Si les éditeurs sont redoutables dans leurs choix, c’est parce qu’ils n’aiment pas travailler pour rien. Alors, certes, il leur arrive de se tromper. Mais tous les éditeurs ne sont pas tous des imbéciles. Que l’on soit grand ou petit, c’est un métier où l’on affronte en permanence une concurrence féroce. On ne peut pas y survivre sans un minimum de compétences. Si votre texte a déjà été refusé par une dizaine d’éditeurs, il faut sérieusement vous remettre en cause avant de critiquer le système et de choisir la voie de l’autoédition.

Soyons clairs : je n’ai rien contre l’autoédition. Je pense qu’elle offre une voie de sortie irremplaçable pour un grand nombre d’ouvrages atypiques que les réseaux traditionnels sont incapables de valoriser. Mais elle représente également une impasse pour des auteurs qui n’ont pas clairement conscience des enjeux de l’édition : sans le savoir-faire de l’éditeur professionnel, sans sa critique constructive, ses compétences en matière de conception de couverture, de correction, de mise en page et de distribution, certains ouvrages se voient condamnés au placard, alors qu’ils auraient peut-être eu leur chance par le biais d’une édition classique.

Certains auteurs choisissent pourtant de s’embarquer dans l’autoédition sans même avoir tenté de soumettre leur texte à un éditeur traditionnel. Sauf cas exceptionnels, ils font à mon avis une erreur.

La citadelle s’effrite

Il n’est pas besoin d’être un grand prophète pour envisager ce que nous réservent les dix prochaines années : l’industrie du disque est passée au numérique avant celle du livre, et son exemple est édifiant.

On constate :

Au final, nous avons assisté à une passation de pouvoir depuis les majors de la production vers les majors de la distribution, car ce sont désormais ITunes, Amazon et YouTube, qui dictent principalement les lois de ce marché. Après tout, les maisons de disques n’étaient que des intermédiaires entre les artistes et le public. Ces intermédiaires ont changé, voilà tout.

La stratégie des anciennes majors s’inspirait à la fois d’une logique artistique et d’une logique économique. De nos jours, la stratégie des distributeurs est purement économique. C’est donc désormais au public qu’il revient d’estimer l’intérêt artistique d’une œuvre.

Les artistes ont-ils de quoi s’en plaindre ? Oui, car l’espoir d’une carrière de longue durée, à la manière des Rolling-Stones, semble désormais illusoire. Non, car ils peuvent diffuser leurs créations bien plus facilement. Il n’existe plus de barrières entre eux et le public. Que le meilleur gagne ! Les élus sont extrêmement rares, mais moins qu’autrefois !

Le public a-t-il de quoi s’en plaindre ? Oui, car l’abondance du choix rend la navigation difficile. Non, car ce choix permet des découvertes autrefois inconcevables. Et non, car les prix sont désormais très faibles (quand ils ne sont pas nuls), ce qui autorise une consommation beaucoup plus importante.

Ce qui n’a pas changé au cours de cette évolution, c’est que certaines productions sont plébiscitées par le public, tandis que d’autres, pourtant promues de la même façon, n’intéressent personne.

S’agit-il d’une question de qualité ? Pas nécessairement : la nouveauté, la surprise, le scandale et l’humour sont, comme autrefois, des moyens de réussite importants, à condition de trouver l’astuce qui provoque le « buzz ». Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt ! Dans la majorité des cas, c’est bel et bien la qualité qui fait la différence.

« Si aucun éditeur n’accepte votre manuscrit c’est peut-être parce qu’il n’est pas bon. Cette hypothèse ne doit jamais être oubliée. »

Bernard Werber

Les auteurs autoédités doivent donc se garder de croire que les portes de la réussite leur sont grandes ouvertes, à la seule condition de contourner l’examen de passage que représentent les éditeurs. À moins de produire une œuvre capable d’engendre un buzz, ils n’ont d’autres choix que d’aller vers la qualité pour rencontrer un large public.

Et quoi qu’on en dise, la collaboration avec un éditeur représente – encore – un moyen formidable d’améliorer une production littéraire et de lui choisir un mode de distribution efficace. Pourquoi s’en priver ?

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