Ce texte est extrait du site www.editions-humanis.com

L’engagement émotionnel

Écrire avec son cœur autant qu’avec sa tête

Bonjour XX,

Je vous remercie pour votre envoi et pour la confiance dont il témoigne.
Malgré ses qualités, votre manuscrit n’a pas été retenu pour être publié par nos éditions. Je dispose de très peu de temps pour vous en détailler les raisons, mais je vais tenter de le faire en quelques mots en commençant par relever ses points positifs :

Ma lecture, rendue facile par votre écriture fluide et si irréprochable dans sa forme, a commencé à me peser au bout de la quatrième page pour des raisons qui sont peut-être personnelles. Avant de lire ce qui suit, je tiens donc a rappeler avec force que le point de vue d’un éditeur ne constitue en aucune façon une vérité. Il ne représente qu’un jugement subjectif qu’il vous faut absolument croiser avec celui d’autres lecteurs avant de décider quelle importance vous devez lui donner. Voici donc ce point de vue :

En résumé, la lecture de votre texte m’a ennuyé. La situation de départ de votre personnage principal est banale. Il traverse une crise de couple banale qu’il raconte de façon banale, sans décalage, sans humour particulier, sans recul particulier. Parvenu à la page 10, quels sont les éléments qui pourraient m’encourager à poursuivre ? Il n’y a pas d’intrigue (la question "que vais-je faire de ma semaine" qui n’est même pas encore posée clairement à ce stade, n’est pas suffisamment palpitante pour être considérée comme une intrigue), il ne s’est rien produit d’intéressant (les coïncidences qui le coincent à Melun n’ont rien de véritablement extraordinaire ou d’amusant) et j’ai toutes les raisons de me sentir vaguement déprimé devant la médiocrité de cet homme à demi zombi qui n’avait même pas eu la lucidité de comprendre que sa vie était une mascarade avant que les événements décrits ne lui ouvrent enfin les yeux.

J’ai donc commencé à sauter des passages (je reçois trois manuscrits par jour et je dispose de très peu de temps pour en faire le tour, si je veux que ma journée soit productive). Mais ce que j’ai découvert en jouant à saute-mouton sur vos lignes était exactement du même acabit que le début de votre texte et rien n’a accroché mon attention. La fin elle-même, pour ce que j’ai pu en comprendre, m’a semblé affligeante de banalité.

Tout cela ne veut pas dire que vous êtes un mauvais auteur. Cela veut simplement dire que vous ne vous y prenez pas comme il faut.

Le principal problème que j’ai identifié dans votre texte réside dans votre absence d’implication émotionnelle au moment de l’écriture. Tout est raconté avec une sorte de distance presque dédaigneuse. Vous alignez des faits, les uns derrière les autres, de façon mécanique, sans leur prêter un sens émotionnel qui les rendrait touchants ou intrigants pour le lecteur. Si c’est de la pudeur, elle est excessive. Ce que le lecteur recherche avant tout, ce n’est pas une histoire bien construite qui fera fonctionner sa tête. Il veut quelque chose qui lui fera battre le cœur, qui lui remuera les tripes, qui le touchera de façon profonde. Pour produire un texte de cette nature, il n’existe pas, à ma connaissance, d’autre façon que de s’impliquer émotionnellement dans l’écriture avec une sorte de folie qui balaye la prudence et la retenue. Je vous propose de baser vos travaux futurs sur un postulat que défendent la plupart des grands auteurs : si vos écrits ne vous font pas rire vous même, ou pleurer, ou fondre de tendresse, etc., c’est qu’ils ne sont pas bons. Un récit qui ne s’adresse qu’à la partie analytique de nos intelligences peut éventuellement fonctionner s’il est remarquable par la subtilité de son contenu. Il faut au moins qu’il propose une intrigue aiguë, importante et clairement identifiable dès le début, ce qui n’est pas le cas du vôtre.

Le rôle du romancier est comparable à celui d’un journaliste-reporter de terrain. Une fois votre paysage imaginaire inventé, il faut vous y promener caméra à l’épaule, vous y déplacer en courant et filmer les éléments de près. On doit entendre votre cœur battre dans le micro, on doit entendre votre souffle haché, lorsque vous parlez. Il s’agit de convaincre le lecteur qu’il est là, à vos côtés, et qu’il vit ce qui se passe "en live", seconde après seconde. Tout cela peut sembler contradictoire avec la sacro-sainte « neutralité » du narrateur qui est défendue par tant d’auteurs et de critiques littéraires. Mais cette contradiction n’est qu’apparente. Le narrateur doit donner le sentiment qu’il fait le maximum pour être neutre et objectif, mais que la situation est tellement bouleversante que la tâche est difficile, voire impossible.

Je conçois parfaitement ce que mon appréciation peut avoir de cruel et je m’excuse humblement de ne pas disposer du temps qui me permettrait de l’habiller d’une étoffe un peu plus douce. J’aurais au moins fait un peu mieux que de vous envoyer le sempiternel et hypocrite "Votre texte de correspond pas à nos critères éditoriaux".
Je vous engage encore une fois à croiser ce point de vue avec ceux du maximum de lecteurs possible, avant de décider du crédit que vous devez lui accorder.

Dans tous les cas, n’en restez pas là. Vous savez écrire. Vous maîtrisez l’aspect technique de façon brillante. Jetez votre cœur et votre âme sur le papier et je ne doute pas que vous aboutissiez à un chef-d’œuvre.

Très cordialement,

Luc Deborde

Et, suite à la réponse de l’auteur dans lequel il m’exprimait son découragement :

Rebonjour XX,

Je n’ai pas poussé ma lecture assez loin pour émettre un avis sur la qualité structurelle de votre texte et je ne saurais dire s’il vaut mieux le retravailler ou l’envoyer dormir au fond d’un tiroir pour pouvoir en attaquer un autre.

Je pense qu’il n’est pas sain de vous reposer entièrement sur mon avis pour en décider. Je conçois parfaitement ce que mon appréciation peut avoir de décourageant, mais cela fait partie du jeu et ne doit pas automatiquement vous amener à renoncer. J’aime à citer l’article suivant, publié par le New-York Times :

« Rejeté par 121 maisons d’édition avant sa publication en 1974, L’art du zen et de l’entretien des motocycles propulsa Robert M. Persig au rang de star en se vendant à plus de trois millions d’exemplaires rien qu’en édition de poche. »


La persévérance fait donc bien partie du jeu. Il est évidemment probable que monsieur Persig ait retravaillé son texte en tenant compte de ce que lui disaient les quelques éditeurs ayant pris la peine de justifier leurs refus de son manuscrit. Le texte d’Harry Potter a également été refusé un très grand nombre de fois (et probablement remanié en conséquence) avant de connaître le succès que nous lui connaissons.

Cent fois, remets ton ouvrage sur le métier…

Par ailleurs, un grand nombre d’œuvres dites "classiques", rédigées bien avant l’avènement des jeux vidéo, suivent d’assez près les lignes d’écriture dont je me fais le défenseur. C’est, à mes yeux, le cas des œuvres de Maupassant, par exemple.

Très cordialement,

Luc Deborde

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